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"La patience des traces" de Jeanne Benameur aux éditions Actes Sud



Laisser tomber un bol sur le sol, c’est le quotidien des matins pressés, des matins brumeux et souvent des matins où on s’est levé du mauvais pied.


Laisser tomber son bol sur le sol et le briser en deux pour Simon, c’est le signal qu’il faut partir.


Partir pour faire son deuil, tourner la page d’un premier amour encore trop présent et s’écouter soi quand depuis des années on a écouté les autres.


Simon est psychanalyste. Assis sur son fauteuil, il a écouté ses patients, perçu le mot ou le murmure qui les mènerait sur le chemin de la guérison. Il les a accompagnés pour retrouver un sens à leur vie. Il a tendu la main à ceux qui touchaient le fond.


Mais très vite se pose la question : partir où ?


Simon n’a jamais quitté son Océan alors il se laisse guider et fait confiance à son ami, René, baroudeur et à la passion pour les tissus anciens de cette nouvelle amitié féminine, prénommée Mathilde et il s’envole vers les îles de Yaeyama au Japon. Il a pris seulement un aller, pour le retour, il verra plus tard, quand il aura fait le point avec lui-même, quand il se sera retrouvé.


Là, il est accueilli par Madame Itô et son mari, Daisuke. Depuis plusieurs années, ce couple ouvre leur maison aux voyageurs pour une semaine ou plusieurs mois et aux écoliers pour leur présenter leur passion : les tissus anciens pour Madame Itô, les objets et les jardins pour son mari.


Sur cette île, Simon renoue avec des plaisirs simples : marcher, nager accompagné d’une raie Manta, écrire, partager et découvrir les arts de ses hôtes. Sur cette île, Simon retrouve le silence. Ce silence qui fait peur. Ce silence qu’on fuit. Ce silence qui implique la solitude et qui est mal perçu dans nos sociétés. Mais pour se recentrer, se retrouver, n’a-t-on pas besoin de ce silence ?


Entre tradition, art et présence de la nature, Simon renaît un peu plus chaque jour. Il se défait des couches qui l’obstruent. Il s’autorise à tourner des pages de son passé.


Ce roman raconte la renaissance d’un homme. Un homme qui s’autorise à se mettre sur pause pour renaître.


Un récit à la fois poétique et introspectif. Se plonger dans ce livre, c’est vivre un moment de bonheur. On en ressort grandi et apaisé.


Il y a beaucoup de douceur et de beauté dans ces pages. Cette beauté se traduit par la place importante de l’art et de la nature et aussi par le lien magnifique qui se tisse entre Simon et Daisuke. Deux hommes qui ne parlent pas la même langue et qui se comprennent quand même par leur silence, leur regard, leurs mains et leur lien à l’attention qu’ils portent à leur environnement.


Par son écriture toute en sensibilité, l’auteure nous offre un conte magnifique qui nous invite au voyage, à apprécier le silence et à l’écoute de soi.


Laisser tomber un bol, c’est lui redonner vie. C’est embellir sa fissure. C’est une nouvelle vie qui commence.


Les passages du livre qui m’ont touché :


« Le bol des pensées qui se cherchent, pas encore arrimées à la journée. La pensée qui flotte, entre sommeil et éveil. La concentration dont il aura besoin qui prend naissance là. Dans cet entre-deux. Aucun nom encore dans la tête. Aucun cas précis. La couleur du ciel qui apparaît peu à peu, la sensation du froid ou du chaud sous la plante de ses pieds. C’est toujours le même bol entre ses mains, quelle que soit la saison. »


« Il a toujours aimé arriver en avance et rêver. On ne rêve pas de la même façon quand on attend quelqu’un. C’est plus intense parce qu’on sait qu’on sera arraché à la rêverie tôt ou tard. Alors ce temps suspendu a une autre saveur. »


« Ne plus rien avoir à penser. Juste faire des gestes, lui aussi, liés les uns aux autres par une nécessité qui n’a pas besoin d’être réfléchie. Pensée par d’autres, bien avant. Se couler dans une transmission sans parole. Avoir cette confiance dans les mains qui répètent les gestes venus de si loin. »


« Daisuke parle. A sa façon lente. Entre chaque phrase, un temps. Le silence dans lequel Simon marche. A pas comptés. S’il comprenait ce que dit Daisuke, il saurait que tout se réparer. On ne cherche pas à cacher la réparation. Au contraire, on la recouvre de laque d’or. On est heureux de redonner vie à ce qui était voué à l’anéantissement. On marque l’empreinte de la brisure. On la montre. C’est la nouvelle vie qui commence. »


« La vie est plus inventive que les romans. »


« Mais toutes ces années lui ont appris que ce qui se passe dans le cœur et la tête de chacun n’appartient qu’à celui dont le souffle anime et ce cœur et cette tête. C’est le cœur de cette plante. On n’est maître de rien. On peut juste accepter et mettre tout son art, toute sa vie, à comprendre ce qu’est le fil de l’eau, le sens du bois, le rythme des choses sans nous. Et c’est un travail et c’est une paix que de s’y accorder enfin. La seule vraie liberté. »


« L’âme, c’est un mouvement. Fugace. On l’atteint quand tout de notre être s’unifie pour pouvoir, dans un élan, se mêler enfin à tout ce qui n’est pas nous. »


« L’élan qui rassemble tout. Il n’y a pas d’autre façon de conquérir, un à un, chaque instant d’âme. Et d’éclairer, un peu, chaque fois, l’obscur de notre vie. »


Et vous, quel passage vous a parlé ?

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